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[MAROC 3/5] Mélinda Mrini : « La liberté est un combat de tous les jours »

[MAROC 3/5] Mélinda Mrini : « La liberté est un combat de tous les jours »

Après des études de journalisme en France, Mélinda Mrini rejoint l’Egypte puis le Maroc où elle travaille depuis plus de dix ans. Après avoir présenté l émission « Grand angle », elle couvre le nord du pays pour la chaîne semi-étatique 2M. Elle constate des améliorations dans la liberté de la presse marocaine.

Où on est la liberté de la presse au Maroc ?

En dix ans, la situation a énormément évolué. Quand j’ai commencé, on ne parlait pas de tous les sujets. On ne pouvait pas évoquer le suicide par exemple. On fermait les yeux sur certaines réalités. Quand on évolue dans une société avec une forte communauté religieuse on rencontre des tabous. Il y a quatre ans, j’ai proposé un sujet sur la souffrance des animaux. Mon chef m’a répondu : « On n’est pas prêt pour cela. Traitons d’abord les problèmes de l’homme et ensuite des animaux ». Aujourd’hui, on est sur la bonne voie. Il y a deux semaines, pour la première fois, on a fait un sujet sur les animaux et tous les médias en ont parlé. Ce changement est excitant. C’est un combat de tous les jours.

Tu travailles pour une télévision semi-étatique. Est-ce que cela affecte ton travail? 

Certains thèmes constituent toujours une atteinte aux bonnes mœurs, c’est forcé. Des sujets comme la prostitution ou l’homosexualité peuvent être évoqués, mais il faut prendre des gants. Il serait difficile de faire un sujet sur la façon dont vit un couple homosexuel au Maroc. Ce serait considéré comme une atteinte aux principes du pays. Par contre, lorsqu’un homosexuel se fait tabasser, il y a violence. On doit en parler. Les mentalités évoluent même si les situations restent parfois compliquées. Je ne pense pas que si je travaillais pour un autre média j’aurais plus de liberté au Maroc. Il n’y a pas de censure directe, mais il faut faire attention à bien respecter la ligne éditoriale.

Qu’est-ce qui pourrait améliorer la liberté d’expression?

Tant que le code de la presse ne sera pas terminé, ça n’ira pas. Il est flou. Le ministre tarde à remettre ce code. Au Maroc les journalistes sont encore passibles de peine d’emprisonnement. Il y a eu des soulèvements face aux procès. La possibilité d’incarcérer un journaliste pour son travail devrait être retirée de la loi, c’est ce que l’on attend. Ce serait une grosse victoire.

L’avènement de télévisions privées apporterait aussi beaucoup plus de liberté. Il y a eu une libéralisation de l’audiovisuel en 2004 avec la mise en place du HACA [Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle, équivalent du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel français]. Grâce à internet et à la diffusion de l’information, le gouvernement ne peut plus tout contrôler. Ce qui est posté sur les réseaux sociaux a souvent un grand retentissement au Maroc.

Tu as étudié en France, quelles différences vois-tu?

Les journalistes français qui me disent « vous n’êtes pas libres », ça me gonfle. Par rapport à d’autres pays de la région, le Maroc a beaucoup progressé. J’ai l’impression qu’en France, on cherche trop souvent le sensationnel. Il n’y a qu’à regarder la dernière une de Charlie Hebdo. Au Maroc, les médias qui ont essayé de faire pareil sont en difficulté aujourd’hui. Ici, nous avons un rôle différent. Le pays est en développement, nous devons l’accompagner. En étant journaliste au Maroc, tu as une responsabilité. Quand tu fais un sujet, tu fais bouger les choses. Bien plus qu’en France.

Comment penses-tu que la situation va évoluer?

Je pense qu’on est sur la bonne voie. Tu n’as pas de verrou au niveau d’internet contrairement à la Tunisie à l’époque de Ben Ali par exemple. Côté audiovisuel, la HACA a beaucoup oeuvré dans ce sens. La liberté de la presse est un combat de tous les jours. Il faut continuer à lutter pour avoir le droit d’informer le citoyen. Il y a encore beaucoup à faire mais on est sur la bonne voie.

Propos recueillis par Matthias Somm

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